Née en 1979 à Saint-Gall en Suisse, Rebekka Baumann vit à Bruxelles depuis quelques années. Nourrie de formations multiples allant de l’illustration au film d’animation, de l’image en mouvement à la gravure, de la typographie au dessin1, … comme autant de routes à suivre, de techniques à essayer. Le fruit de ces nombreux enseignements est une pratique ancrée dans l’expérimentation, la recherche de nouveaux défis plastiques à relever, ici présentés sous forme de gravures ou d’encres diluées.
Lors de chacune de ses interventions, elle nous offre un livre ouvert, une histoire à la fois personnelle et universelle à s’approprier. À l’image d’une vie qu’on déplie, elle illustre des réflexions, des idées à interpréter. Plusieurs axes se développent au sein de cette exposition avec comme point commun l’idée d’un récit à développer.
En introduction, quelques gravures empilées... Diverses estampes aux formes abstraites s’agencent les unes à côté des autres pour laisser entrevoir une forme naissante, une cellule mouvante. Il s’agit d’une métamorphose qui s’ébauche sous nos yeux. En passant de l’une à l’autre, on entrevoit des bribes de choses connues (cheveux, formes géométriques,…), des éléments qui se répondent. Puis on regarde, on doute, on se questionne pour finir par se laisser emporter par ces images et créer des liens de l’une à l’autre, les relier entre elles et entrevoir un monde de possibles. Une atmosphère s’installe, ces divers dessins nous ouvrent des portes sur un imaginaire à composer au gré de nos envies.
Le corps du texte, la chair La série de dessins, de peintures tracées de rouge sang nous immerge dans un univers à déchiffrer : corps entiers ou décomposés voire chaises disséminées. Ces quelques traces d’une vie bouillonnante sont les éléments d’une narration à recomposer. Le vermillon est ici vitaliste et dense, à l’image d’une vie en gestation qui se développe lentement. Une attente physique et symbolique rendue par un corps dont les composantes s’élaborent par chapitres : les jambes se dessinent, le dos s’ébauche, l’ossature se forme.
Un être se crée enraciné dans la terre, figé sur son siège, son assise. La chaise suggère la stabilité, le soutien ou la pause. Si en anglais chair signifie chaise, ce terme évoque en français la chair propre à tout homme tandis que son profil prend l’allure d’un squelette sous-jacent.
Les liens se tissent, se mélangent. L’histoire est lancée. Il est en effet question de chair et d’ossature, celles d’une femme en particulier, sainte Wiborada, considérée comme la patronne des bibliothécaires en Suisse. En effet, c’est en 926 qu’elle a sauvé, par ses prédictions, la bibliothèque du couvent de Saint-Gall2, terre d’origine de l’artiste, contre les invasions hongroises. Elle a donné sa vie, recluse dans sa cellule, pour préserver les ouvrages qu’elle chérissait tant et fût, pour la cause, la première femme officiellement canonisée par l’Église en 1047. Le lien entre le livre et l’humain s’ébauche. Le livre étant pour Rebekka l’idée d’une anatomie à composer : le corps du texte, la tranche, le dos,…
Autant de références communes réunies par les deux univers que tout oppose au départ si ce n’est le lien au texte, à une parole à transmettre, divine peut-être ?
En conclusion : l’illumination Quelques papiers teintés sont pliés pour en dévoiler leur intensité colorée, le pouvoir étonnant des pigments qui les composent et qui joue de la réverbération qu’offre le fond blanc du mur. Un halo coloré et lumineux, provenant de l’au-delà…du papier irradie les contours de ces pages accrochées où tout est dit sans un mot.
Rebekka Baumann exploite sous diverses formes l’idée du corps cellulaire au corps charnel en devenir, voire immatériel, plus spirituel. Des mondes qui se mélangent et se fondent pour évoquer l’idée de la création qui permet aux formes de jaillir et d’évoluer par croisements ou permutations. En final, tous se confondent et créent une oeuvre hybride où les histoires racontées sont délibérément inachevées et où coexistent dans un délicieux mélange, une idée de corporéité, de religiosité tout autant qu’un univers abstrait où il est bon de s’enliser.
Catherine Henkinet Critique d’art et commissaire d’expositions à L’iselp, Bruxelles
Lauréate du Prix Découverte de Rouge-Cloître 2012
Le Prix Découverte de Rouge-Cloître, résolument orienté vers l’art contemporain, a pour vocation de découvrir des artistes prometteurs et de les soutenir en leur offrant l’espace et les moyens de présenter leur travail au public. Le lauréat se voit offrir, outre un prix d’un montant de 2000 euros, l’organisation d’une exposition de ses oeuvres au Centre d’Art de Rouge-Cloître ainsi que la rédaction par un spécialiste d’un cahier illustré sur son travail. Le Centre d’Art présente, du 8 au 23 septembre 2012, les travaux de Rebekka Baumann, lauréate de la neuvième édition du Prix Découverte.